J3 Exploration

Clipperton Exploration

•  Première exploration

Après m'être équipé d'un gilet à poches multiples contenant le petit matériel (boussole, clinomètre, films, carnet, marker..) d'un petit sac à dos contenant caméra vidéo, un appareil photo, pentadécamètre, marteau, sacs plastiques, du sac photo en bandoulière contenant le Nikon, les films, je me mets en route vers le Rocher, deux autres chercheurs prenant la même direction, mais par la plage pour observer les bestioles du récif. Mais ils ne me laissèrent pas partir seul sur cette terre inconnue (éducation mexicaine et technique de plongée de ne jamais laisser quelqu'un seul ?) et ils avaient raison. On ne sait jamais. Alex proposa que Vivianne, seule à parler français, m'accompagne, assurant qu'ils pourraient assurer seuls les prises d'échantillons prévues.

Au premier bosquet de 19 cocotiers je découvre un amoncellement de milliers de balles de mitrailleuse et de fusil. Je me surprends à rêver avoir trouvé les balles de la garnison mexicaine oubliée sur Clipperton de 1914 à 1917, mais je comprends vite qu'il s'agit plutôt du reste d'un dépôt de munitions laissé par les Américains qui occupèrent temporairement l'île pendant la seconde guerre mondiale. J'en prendrai quelques exemplaires que je réussis à passer aux frontières en évitant leur détection aux rayons X grâce à une technique que j'avais apprise en Russie pour passer les boites métalliques de caviar. Par contre il sera impossible plus tard de sortir du Mexique mes échantillons de roche prélevées sur Clipperton, bien qu'échantillons de terre...française. En rasion des pillages de monuments, les autorisations de sortir des roches du territoire mexicain étaient beaucoup trop longues à obtenir et c'est finalement, avec laide de Victor qui se chargera des démarches auprès de l'Ambassade de France que celle-ci consentit à s'en occuper et à me les expédier à Paris. Victor réalisa par la suite en souvenir de cette expédition de magnifiques tee-shirts avec le El Puma et la carte du périple qu'il m'enverra en France...

...Le sol est, sur de grandes étendues, du sable durci en surface par le guano et le sel et parsemé de blocs de corail noirci d'une patine, mais il est creusé par les crabes de milliers de cavités et, presqu'à chaque pas, le pied s'enfonce dans le sable jusqu'à la cheville ce qui rend la marche pénible comme sur une neige profonde et gelée en surface. A d'autres endroits les blocs se multiplient et le gravier de corail remplace le sable en coupant les chaussures et déstabilisant la marche; plus loin sur la crête de grève ce n'est que champ de blocs. Néanmoins on progresse... au milieu des oiseaux et de leur concert de klaxon, tout ceci sous un soleil ardent et une humidité mesurée de 87%.

•  Faune et flore

ès qu'on s'arrête une minute les crabes se dirigent vers nous en nous encerclant. Etonnant spectacle ! Leurs deux yeux noirs semblent nous fixer, mais ils n'ont pas l'air agressifs. Pourtant si l'on s'assoit au sol, immanquablement l'un deux parvient à nous pincer malgré notre vigilance; et on n'a pas envie de se faire pincer deux fois ! leur taille varie de deux - trois centimètres pour les plus petits à dix centimètres pour le corps des plus gros. On les trouve en grappes dans les moindres coins d'ombre, notamment dans et sous les cocos qui leur servent de garde-manger et d'abri, sous les blocs de corail et sous les surplombs des dalles de conglomérats qui forment des micro falaises vers le lagon et vers la mer, mais aussi en surface, en déplacement, comme s'il n'y avait pas assez d'abris à l'ombre pour tous ces occupants. Ces crabes sortant au coucher du soleil et se nourrissant la nuit, on imagine avec émotion ce que doit devenir le sol, la nuit... ! Ces crabes, décrits et étudiés par le passé, semblent s'être multipliés et on les trouve par millions. Il ne faudrait pas être pris d'un malaise et devoir se coucher sur le sol. On serait dévorer en une nuit. Il n'est que de voir une demi coco ouverte noyée en quelques instants sous une masse orange grouillante. Pourtant ils ne sont pas effrayants et on les repousse à la main ou d'un coup de pied. Ils mangent tranquillement en se servant de leurs pinces comme d'un couvert qu'ils portent à leur bouche. Ils semblent tellement sûr de leur supériorité qu'ils sont étonnamment calmes, ne se déplacent pas vite, prennent leur temps comme s'ils savaient que rien ne peut leur résister sur une île dont ils sont les maîtres.

Seuls les gros oiseaux, les fous masqués semblent s'en être accommodés et avoir réussi, par le nombre, à survivre et cohabiter; mais ils leur faut une vigilance de chaque instant pour protéger leurs œufs et leur progéniture. Ils sont aussi par milliers tout autour de l'atoll sur la faible pente qui descend de la crête de grève vers le lagon. Les fous à ventre blanc eux sont rares, aperçus seulement dans quelques endroits, notamment dans le Camp Bougainville. J'ai pu remarquer que ceux-ci étaient beaucoup plus farouches que les fous masqués. Ce comportement moins défensif est-il la raison de la réduction importante de leur population ? Probablement. Les frégates, de type Grandes frégates, dénombrées aussi par centaines dans le passé ne sont plus que quelques dizaines près des plus gros massifs de cocotiers au nord-est et sud-est de l'île. Enfin seule espèce d'oiseau encore aperçue, sont les sternes fuligineuses qui ont dû se réfugier sur les six îlots, seuls endroits où subsiste un peu de végétation herbacée. Les crabes ont, semble-t'il, dévasté la totalité de la surface terrestre de Clipperton ! et ce sans doute depuis 1958 où l'on a procédé à un abattage des derniers porcs qui avaient été introduits par les mexicains, les "Oubliés de Clipperton" au début du siècle. Les porcs, en effet, perturbaient beaucoup les populations d'oiseaux qu'ils contribuaient à réduire, mais, par l'examen de leurs excréments, on sait aussi qu'ils mangeaient des crabes, d'où un certain équilibre semblait exister, autorisant une couverture végétale décrite par M.H. Sachet comme abondante en 1958.

Aujourd'hui, en novembre 1997, le constat est que, hormis les cocotiers, Clipperton est un DESERT !

Le comptage précis des cocotiers, hormis dans le bois du camp Bougainville où j'estime le nombre à 300, donne un total de 557 cocotiers sur l'île, soit un développement important depuis les deux premiers cocotiers plantés vers 1890, mais ceci sur près d'un siècle et avec plantations. Les jeunes pousses, nombreuses au pied des groupes de cocotiers, ne s'élèvent pas à plus de 30cm et sont toutes rognées par les crabes. On peut penser que sur un groupe d'une cinquantaine de pousses, peut-être l'une d'entre elle échappera aux crabes et pourra devenir un arbre ! Les cocotiers étêtés ou cassés en leur milieu ne sont pas rares, mais on n'en dénombre somme toute qu'une vingtaine au total malgré la fréquence des tempêtes.

L'exploration me conduit tout d'abord à deux abris métalliques sans porte, l'un de 3m sur 3, l'autre plus petit d'environ trois sur deux. Ils sont couverts d'inscriptions. Seraient-ils l'ancien Camp de Naturalistes mentionné sur la carte ? La carte s'avère inexacte en bien des points et l'emplacement des quelques repères (cocotiers, camp, épave) est approximative. Ce camp semble en tout cas être encore utilisé. L'intérieur présente des couchettes en hauteur, pour échapper aux crabes, en planches non jointives, comme dans un sauna; la tôle chauffée par le soleil en fait d'ailleurs bien l'effet, malgré une laine de verre blanche en bon état qui tapisse les parois. Curieusement, peu de crabes à l'intérieur, une vingtaine tout au plus. Les graffitis nous montrent que l'île est fréquemment visitée. Les deux plus récentes marques indiquent une visite le 21 octobre 1997, une autre le 11 novembre ! soit quelques jours avant notre arrivée.

•  Le Rocher de Clipperton

Je progresse vers le Rocher toujours au milieu des fous et des crabes. De loin, j'aperçois à son pied le drapeau français, en fait le deuxième, puisqu'un grand drapeau a été aperçu près de ce que j'appelle le Camp Bougainville, le bois de cocotiers. Le Rocher présente de toutes parts des parois subverticales qui plongent dans le sable de la presqu'île qu'il forme. Celle-ci se termine en une pointe courbée vers le lagon, "Le Crochet". Le tour du Rocher est aisé, même s'il faut marcher dans l'eau vaseuse à son extrémité. On y pénètre par des couloirs, de faille (?), qui sont parfois partiellement obstrués par des blocs effondrés. De nombreuses cavités et abris se découpent dans les parois mais il n'y a pas de véritable grotte. On peut dénombrer quatre couloirs plus ou moins encombrés de blocs et s'élevant plus ou moins haut au dessus du niveau du lagon. Ces couloirs fendent le rocher parallèlement dans sa plus grande longueur, selon un axe est-ouest. On grimpe assez facilement vers le sommet. A un endroit il y a même une corde pour aider à l'escalade. De nombreuses parois ou voûtes sont percées et offrent des fenêtres idéales pour contempler l'atoll.

Des crabes toujours, mais pas autant qu'on peut s'y attendre dans cet endroit presque frais, ventilé et humide. De nombreuses mousses vert et orange et des lichens couvrent les parois les plus à l'ombre. Aucune autre végétation. Quelques fous, plutôt du type à ventre blanc (qui se sentent là plus en sécurité ?), y ont élu domicile. L'un deux ne voulant pas me céder sa place, remarquable lieu d'observation, accepta même des caresses, mais ne bougea pas et se cramponna au rocher de ses pattes palmées vertes tout le temps que je fus là. Deux taons et des moucherons longs se déplaçant sur la roche comme des fourmis furent observés, mais aucune mouche, aucun moustique.

Du haut du Rocher la vue est magnifique sur l'étroit cordon corallien séparant l'océan du lagon. Mais pas une touffe d'herbe sauf sur les deux petits îlots voisins du Rocher.

Le retour est pénible surtout par manque d'eau. J'avais compté sur les réserves communes qui étaient un bidon de 25l d'eau intransportable et sur des Cocas. Je n'avais pris qu'un Coca et le soleil était ardent et la chaleur suffisante pour perdre quelques litres d'eau en marchant dans le sable mou. Mais les réserves sont là aux six palmiers près du lieu de débarquement.

Suite 4 : Clipperton : Faux départ et présences étrangères


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