J4 Etrangers

Clipperton Faux départ

 

•  Le faux départ de Clipperton

Il est 16h. La chaloupe est au rendez-vous avec le zodiac qu'elle tire, mais elle reste au-delà du récif. Léo décide d'aller récupérer le zodiac et passe le récif par deux fois en tirant le zodiac en nageant avec le filin entre les dents. Il reviendra ensanglanté et maudissant ce récif, mais avec le zodiac. nous sommes neuf à devoir quitter l'île en deux passages. Le Capitaine ne prévoit pas d'autres débarquement le lendemain. La Chef compte négocier, mais la vie des passagers est l'affaire du Capitaine. Si on n'a plus l'autorisation de débarquer le lendemain, ma station météo est perdue. Si je l'emporte et si on revient, ce ne sera pas la peine de la réinstaller pour une journée. Les mâts sont lourds , encombrants et risquent de déchirer le Zodiac (ce qui arrivera d'ailleurs). Je décide donc de la récupérer. Mais c'est la précipitation. La chaloupe attend, la station est à plus de deux cents mètres, il faut la démonter, la ranger. Pas de temps. Je cours, débranche et démonte comme je peux et reviens. Les deux mâts nous semblent bien risquer à emporter dans un Zodiac sans plancher qui va se plier en deux à la première vague. J'abandonne ainsi le mât pointu du pluviomètre mais ne me résous pas à laisser celui de l'anémomètre qui comporte des fixations spéciales que la Météo de Nouméa ne pourra pas retrouver. Je prends donc le 2e mât dont un bout est enfoncé dans un bidon pour protection, l'autre non protégé. Le matériel est dans le Zodiac. Adrien est retourné à la nage avec le filin vers la chaloupe. Le Zodiac est amarré. Nous sommes huit à devoir embarquer avec le matériel sur ce Marck II ! La première équipe va réussir sans trop d'encombres à passer la barre tirée par la chaloupe. Retour du Zodiac ? La deuxième équipe dont je fais partie se lance. Nous poussons le Zodiac à la mer et le guidons pour franchir les premières vagues. La chaloupe tire et quand nous perdons pied nous sautons tous dans le Zodiac. Mais la première grosse vague nous submerge et remplit entièrement d'eau notre frêle esquif. Nous plongeons d'un bain à un autre, accrochés comme nous pouvons aux cordes... la chaloupe tire et tire... nous prenons les premières vagues en pleine figure, mais nous tenons bon et l'ensemble finit par passer les déferlantes et nous nous retrouvons à barboter dans le Zodiac dans un gros éclat de rire de soulagement. Nous sommes tirés ainsi, baignoire flottant comme elle peut, jusqu'à la chaloupe où nous retrouvons plus de sécurité.

En fin de compte, on s'est bien amusé; on n'a même pas eu le temps d'avoir peur. En rentrant vers El Puma , c'est de la tristesse qui m'accompagne. Je n'écoute plus les autres, je pense avec beaucoup de regrets et de nostalgie que nous quittons Clipperton sans avoir pu sentir son âme, sans avoir pu suffisamment l'explorer; certes nous avons débarqué, mais passez longtemps, pour cette île tant rêvée depuis si longtemps; c'est trop frustrant !

Lundi 24 novembre

Le jour se lève, Clipperton est toujours en vue. Le Zodiac a été réparé durant la nuit et le plancher perdu remplacé par celui d'un autre zodiac non utilisable qui était à bord. Le Capitaine, qui voulait arrêter la mission, a fini par accepter de la Chef d'expédition la poursuite le programme de la mission. Mais cette fois ce sont les plongeurs, collectionneurs de spécimens vivants, qui auront la priorité comme ils n'ont pas pu travailler la veille. Aussi partent-ils toute la matinée, malgré une mer agitée, explorer le tombant externe du récif. Ils reviendront avec une bonne moisson et auront découvert deux nouvelles espèces de corail en plus de celles identifiées par une mission américaine en 1996 (Glynn, 1997). Cela porte aujourd'hui à neuf les espèces coralliennes connues de Clipperton. Je passe sur les nombreuses espèces vivant dans le corail que je ne connais pas et ne mentionnerai que les très nombreuses murènes et deux congres qui ont pu être observés. Pas de requins, le premier jour, comme le signalaient déjà les Américains. Les bateaux visiteurs de nos eaux territoriales pêcheraient-ils le requin ? On peut y ajouter les langoustes signalées dans les textes comme extrêmement nombreuses alors que les plongeurs n'en ont pas vu une seule sur le récif ! Les plongeurs se sont en outre étonnés de ne pas trouver de mollusques ou très peu, par contre les Echinodermes sont en grand nombre. Au large, les dauphins ne manquaient pas au rendez-vous cette fois et ont accompagné le bateau lors de ses déplacements autour de l'atoll.

•  Circum navigation

Le vent forcissant, les chances de débarquement éventuel se réduisent d'heure en heure. Au retour de plongée l'équipe inspecte néanmoins les possibilités, mais les vagues sont jugées trop fortes.

Aucun débarquement n'aura lieu aujourd'hui.

Par contre El Puma va faire le tour de l'île pour se positionner vers le point de débarquement sud, sur la côte sous le vent, pour que nous puissions voir si les conditions sont meilleures. Cette 'circum navigation' par l'ouest me permet aux jumelles de prendre de nombreuses notes sur l'aspect du rivage externe et de compter les cocotiers au cas où le mauvais temps ne nous permettrait pas le lendemain d'aller à terre. J'observe que les oiseaux sont partout.

•  Présence étrangère ?

Nous apercevons au loin un navire à l'arrêt, visiblement en train de pêcher. Il s'agit d'un bateau de pêche mexicain d'une vingtaine de mètres de long, sans doute le même que nous avons aperçu le premier jour. Il y a donc du monde qui pêche dans les eaux territoriales françaises; mais comment les en empêcher ? On a également aperçu la veille un gros cargo qui croisait dans les parages mais aucun contact et aucune identification n'ont été possibles. Le bateau de pêche n'arborait aucun pavillon et ne répondit pas aux appels radio. Je ne pus qu'en enregistrer le nom : le Santo San Blas 1.

Arrivés au sud de l'île, le Zodiac est remis à l'eau et nous partons à quatre inspecter la côte et le lieu de débarquement que j'indique. La plage se prolonge partout vers le platier par des blocs rocheux empêchant toute approche. Au point de débarquement signalé par un cocotier solitaire, les blocs sont effectivement absents sur une cinquantaine de mètres mais les vagues sont beaucoup trop fortes pour risquer un 'touché'. Le ciel s'assombrit d'un gros cumulus en formation qui arrive sur nous. Je crains toujours leur développement. La veille j'ai d'ailleurs observé non loin de l'île une curieuse colonne blanche de nuages montant très vite et très haut dans le ciel avant de se dissiper. Le phénomène a duré une dizaine de minutes. Quand on sait que le secteur est zone de formation de cyclones, on reste vigilant. Nous rentrons avant les premières gouttes d'une pluie qui ne durera pas.

Mais ce retour fut aussi houleux...

Après être monté à bord par l'échelle de corde, le Zodiac a été repêché par la grue avec le pilote. Mais dès qu'il saute à bord, le Zodiac, déséquilibré, se met à la verticale sur le flanc du navire expédiant à la mer les rames et le réservoir d'essence. Le Zodiac est prestement redescendu à l'eau et Abel file avec lui récupérer réservoir et rames qui sont déjà à 500m.

Le soir, les conversations vont bon train, chacun racontant ce qu'il a pu observer. J'essaie de collecter quelques bribes d'informations pour compléter mes données. On parle du lendemain en espérant que le temps autorisera un nouveau débarquement à 7h30.

Mardi 25 novembre

Dès 6h, j'attends avec impatience que le ciel s'éclaircisse; il semble libre de nuages sur sa majeure partie. Le temps devrait permettre une nouvelle tentative de débarquement. Le capitaine a été convaincu par nos arguments. Cette mission historique ne pouvait s'arrêter là comme ça.

Cependant nous n'allons pas re-tenté le débarquement au même point nord. Le premier jour Alex, parcourant la plage pour échnatillonner, avait repéré un secteur plus à l'est que le premier, au niveau du 'Camp des Naturalistes', où le platier sable, d'une vingtaine de mètres de large en cet endroit, est masqué sous une couche de sable plonge vers la mer limitant ainsi les éventuels douloureux atterrissages sur le corail.

Action ! A 7h30 nous sommes en face de D2, point de débarquement 2, et commençons l'embarquement du matériel sur le Zodiac. Le pilote est Abel, que la Chef exigea auprès du Capitaine quelles que soient les gardes. Il se révélera en effet de toutes les situations. Une première équipe va approcher le rivage et observera longuement les vagues avant de se lancer, mais réussira sans grande difficulté à 'beacher' sur la plage. Le Zodiac revient et c'est à notre tour. Cette fois aussi pas de problème du moment que la bonne vague est prise. On n'a pas un seul instant pu imaginer un débarquement possible par mauvais temps. Ce serait du suicide.

Une fois tout le matériel débarqué, c'est au tour du Zodiac à être transporté à dos d'homme sur la couronne corallienne vers le lagon où il effectuera une série de prélèvements d'eau pour des analyses bactériologiques. Deux cent mètres à porter embarcation puis moteur au milieu des fous hurlant. Le lagon est glauque à cet endroit comme à beaucoup d'autres. En train de mourir, ou de s'eutrophiser comme on dit, son eau en surface est douce, mais salée en profondeur. Les rares apports de l'océan ne compensent pas les apports de pluie, abondante.

Cette fois mon programme est de faire le tour de l'île. Mais rendez-vous doit être donné à 16h et il est déjà, une fois le Zodiac sur le lagon, un peu plus de 9h30. Il me reste donc 6heures pour parcourir 12km en faisant mes observations et prenant des notes et mesures. Soit 3km/h, marche normale sur un trottoir de ville, mais pas sur du sable mou ou sur des blocs avec des notes à prendre ! Je ne traîne donc pas plus. J'ai pris soin de prendre une bouteille d'eau avec moi. Trois autres chercheurs, dont la Responsable scientifique, vont également faire le tour en longeant la plage pour identifier la faune de la zone intertidale.

Je commence donc mon parcours aux baraques en comptant mes pas pour évaluer les distances entre chaque point remarquable, touffe de cocotiers, limite de zone de blocs ou de sable mou, etc. Mais le rythme régulier de ma marche fait aussi bouger mon équipement à un rythme régulier. Je n'ai pas fait deux cent pas que ma bouteille d'eau explose dans mon sac sous les coups répétés du pentadécamètre... Je râle, car je sais de mes expériences en milieu aride que je me passe de tout sauf de boire. Il faudra bien pourtant, car le coca que m'offre sans commentaire l'autre groupe quand je le retrouve, restera au sol, car posé et non remarqué... Il y est toujours, plein...

Mais il faut continuer car la marche sera longue pour faire les 12km du tour de l'île sous un soleil de plomb et, le temps est compté. heureusement, arrivé au bois de Bougainville, je retrouverai l'équipe arrivée avec le zodiac et Angel le Grand qui, pour s'abreuver, attrapera des noix de coco pour tout le monde ... au lasso !

Je refais le tour de l'île par le Rocher, dans le sens des aiguilles d'un montre, pour en prélever d'autres échantillons et détailler ma carte géomorphologique. A l'est du Rocher, une grève récente de tempête aux graviers blanc couvre la couronne jusqu'au lagon. Les dépôts de la mer démontée par le cyclone des derniers jours ? Au-delà je découvre enfin les premières traces de végétation autre que les cocotiers. Mais je ne puis la toucher. C'est de l'herbe haute (1m) qui couvre deux petits îlots, prolongeant la pointe du Crochet, et occupés eux aussi, enfin ! par d'autres oiseaux que ces fous à l'infini. Des Sternes , apparemment fuligineuses , en couvée, comme j'en découvrirai sur quatre autres îlots du lagon. La couronne est large de plus de deux cent mètres à cet endroit et est marquée de terrassettes témoins d'anciens niveaux du lagon. Sur ces terrassettes en arc de cercle, des fous, encore ! On se croirait sur un énorme amphithéâtre de plein air avec, sur les gradins, des milliers de fous qui hurlent. Je marche aussi vite que je peux, parfois tout en prenant quelques notes. Je photographie tous azimuts et note sur mon calepin les observations relatives à chaque photo. Mes pas sont comptés entre les cocotiers que je dénombre. Les secteurs de rivage avec ou sans blocs, les bandes sableuses, la position incorrecte d'une épave de chaland, la disparition d'un 'poteau' ou la hauteur du talus côté lagon, tout y passe tout est noté.

Suite 5 : Clipperton : Les vestiges du passé


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