J5 Vestiges

Clipperton Les vestiges


•  Le camp de la mission Bougainville

Arrivé au Camp Bougainville, dont les quelques cocotiers sont devenus centaines très touffus, j'en découvre les ruines. Plus rien n'est debout sauf une citerne d'eau et quelques charpentes métalliques. Pas une pousse des espèces plantées par la mission Bougainville de 1966 à 1969 commandée par l'Amiral Raguet qui me demandait en septembre à Paris de lui en donner des nouvelles. Il sera déçu. A part les cocotiers et leurs nombreuses jeunes pousses qui se portent mieux qu'ailleurs dans ce tapis de cocos pourries, je n'ai trouvé qu'un demi-bac plastique contenant de la terre et une herbe grasse qui a pu pousser à l'abri des crabes.

J'ai retrouvé là le zodiac qui avait traversé le lagon et les deux collègues qui n'avaient pas cessé de suivre le rivage dans leur exploration de la faune intertidale. Nous étions terriblement assoiffés. Mais mes amis mexicains se sont révélés plusieurs fois spécialistes du système D. Il est bien beau d'avoir des cocotiers portant des cocos pleines de jus, encore faut-il savoir grimper à l'arbre ou les attraper. C'est ce que réussit magistralement Angel en prenant un tuyau, en y faisant une boucle et en l'envoyant tel un lasso enserrer une grappe de cocos qu'il tira violemment à terre. Attraper les noix de coco au lasso, voilà qui était original mais efficace dans une main adroite. Notre soif put ainsi être largement étanchée, pour un temps. Mais la chaleur restait étouffante et je ne pus résister à me tremper dans le lagon malgré son aspect peu engageant. Mais à peine me laissai-je glisser de la dalle corallienne dans l'eau brun-noir que je m'enfonçai dans une masse spongieuse de matière végétale en décomposition. Ce cloaque dégagea immédiatement des gaz à l'odeur pestilentielle et sulfureuse et les particules remuées eurent tôt fait de me couvrir le corps. Je ressortis très vite couvert de débris noirs et puant la pourriture. Franche rigolade des collègues. Je n'eus plus qu'à traverser la couronne pour aller me rincer sur le platier léché par l'eau pure de l'océan.

Un peu plus loin, à l'emplacement de l'ancien dépôt de phosphates exploités fin du siècle dernier par les Mexicains pour une Compagnie anglaise, se trouve un tertre de blocs empilés de deux mètres de haut sur lequel se dresse un grand drapeau français encore assez peu déchiré par le vent. Trois plaques sont scellées à sa base dont la plus récente a moins d'un mois. C'est la frégate de surveillance Prairial qui est arrivée le 27 octobre de Tahiti. Une autre, de la Frégate de surveillance Vendémiaire date de 1996. La marine Nationale montre donc bien sa présence.

Hommage aux "Oubliés"

Grave et sollennelle fut la petite cérémonie qui eut lieu en l'honneur des "Oubliés de Clipperton". Pendant la minute de silence, des images de cette tragédie, différentes pour chacun de nous, ont défilé devant nous. Une plaque avait été confectionnée puis fixée à un cocotier.

En 2001, le Commandant Jacques Launay de la frégate française Latouche-Tréville, scellera une plaque de cuivre contre la paroi ouest du Rocher en souvenir des Mexicains morts sur cette terre.

•  Les vestiges des américains

A environ un kilomètre de là on atteint une zone aplanie : la piste d'atterrissage, construite par les Américains en 1944, non utilisée depuis bien longtemps et sur laquelle le Ministère des Affaires Etrangères m'a demandé de mesurer l'épaisseur du guano. Une fois dessus, toujours avec autant de fous (c'est bien connu que plus on est de fous....), je suis resté perplexe car, point de trace de guano, de couche épaisse et malodorante sur laquelle on glisse ou on s'enfonce, point de croûte véritable de guano durci, mais un 'sol' de graviers de corail à perte de vue avec çà et là vers le lagon quelques petites plaques verdâtres qui semblent être des algues séchées. Mon avis fut que les petits porteurs pouvaient atterrir sans autre préparation de piste, lorsque je remarquai des zones de quelques dix à vingt mètres de diamètre, de graviers et sable mous minés par nos "ennemis" les crabes. Ceux-ci sont en effet moins nombreux sur cette partie ouest de l'île sauf à certains endroits où peut-être la structure du soubassement leur autorise des travaux d'affouillement.

En atteignant le bout de la piste je découvre deux abris météo abandonnés et deux bacs d'évaporation, restes d'une station qui n'a fonctionné qu'un an dans les années 1970.

La couronne nord devient étroite se réduisant à certains endroits à quelques 30m de large. C'est là vraisemblablement que se trouvait au siècle dernier la passe permettant de pénétrer dans le lagon avec un bateau de faible tirant. Une autre existait près du Rocher telle que mentionnée sur la carte de 1840 par le Capitaine E. Belcher. Le lagon s'est naturellement fermé vers les années 1880 et se meurt aujourd'hui. C'est un des rares lagons fermés dans le monde, un écosystème en train de mourir, intéressant à ce titre pour les biologistes. Mais ne serait-il pas aussi intéressant d'étudier un lagon revenant à la vie après l'ouverture d'un passe dans la couronne ?

Ce jour-là aussi, les plongeurs en quête d'échantillons virent la lumière déclinée. Ils se trouvaient à quelques mètres au-dessous d'une centaine de requins marteaux qui longeaient le récif(ceux qui ont été le plus impressionnés parlent de 300...) . Dans tous les cas leur nombre était supérieur à 100. Les Les requins n'ont fait que les "survoler" car ils étaient en simple déplacement selon Adrien qui connaît les comportements "en chasse", ou non, des requins. Les plongeurs se sont collés à la paroi du récif et ont attendus qu'ils passent. Cette observation, faite déjà par le passé, atteste de la richesse (relative) du milieu récifal de Clipperton, quoique d'autres types de requins n'aient été vus qu'au large.

Pour le retour au bateau, cette fois le zodiac nous attendait derrière les deux barrières du récif. Il a fallu nager jusque là, traverser les récifs contre la houle, ce qui ne fut pas une mince affaire. Nous avions aussi pris dans un sac quelques exemplaires de Gecarcinus, le crabe de CLipperton. Mais l temps de la traversée jusqu'au bateau, ils avaient déjà troué le sac et s'en échappaient comme ils pouvaient. rattrapés tant bien que mal, ils ne le furent d'ailleurs pas tous. Une fois à bord, la Chef d'expédition voulut en goûter (puisqu'eux avaient voulu la manger, dit-elle), mais les collègues l'en empêchèrent de crainte d'un intoxication. Tous furent conservés comme échantillons scientifiques, au grand regret de Viviane.

 

Suite 6 : L'Archipel des Revillagigedo, première terre au Nord de Clipperton


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