Ile volcanique de Socorro

Samedi 29 novembre :
Arrivés à terre nous sommes accueillis par un jeune fusilier marin portant son fusil et visiblement impressionné de voir tant de monde. Pensez vingt personnes ! C'est le cinquième des habitants de l'île d'un seul coup, autrement dit une invasion. On le sent nerveux et il nous cantonne sur le bout de ce qui devait être un quai avant la dernière tempête. Passe encore vingt bonnes minutes quand le Vice arrive enfin on ne sait d'où avec son escorte. Les conjectures sur son âge (jeune et brillant officier qui a fauté avec la femme de l'Amiral et a été mis en pension à Socorro ? ou vieil officier dont on ne sait que faire ? ou officier mis au placard pour une raison ou une autre ?) donnent raison aux théories de l'âge proche de la retraite. Civilités, courtoisie, quelques échanges et présentations, notre chef faisant tout cela très bien en short court, tee shirt et chapeau mou face au fringant Vice qui affiche ses barrettes et épaulettes dorées et en relief très clinquantes. Nous avons finalement le champ libre. Il est près de 13h !
Le port est de type 'micro-port' avec une jetée en ciment de 40m sur laquelle sont inscrits une liste de noms (sans doute ceux des habitants ou des morts pour la patrie) deux vieilles barques et, ce que je prenais pour une vedette et qui revient de l'inspection, une barque avec un moteur de 75CV qu'un soldat va ancrer à 30m du bord avant de revenir à la nage. Le fusilier marin nous donne une feuille sur un bout de carton pour y mettre nos noms. Et sur le bout de carton, on découvre écrit sur des lignes tirées à la règle... un beau poème d'amour... demi-rires... seulement; mes amis mexicains et mexicaines étant très romantiques (les sérénades offertes à la belle sont encore de mise, mais le coût des Mariachis les réservent aux plus riches).
Un groupe part avec le Zodiac plonger dans une baie voisine pour collecter les espèces tandis qu'un autre que je suis un moment part à pied guidé par un sous-officier vers une autre anse au-delà du village. Après une ascension assez raide et un passage dans une tranchée large comme une Jeep, taillée dans la colline, nous découvrons d'un seul coup le camp sur le plateau (en fait une coulée de lave) et entrons dans le
surréalisme ! Car la vingtaine de constructions qui abritent bureaux et habitations sont très kitch. Bâties en pierre de lave dont les joints sont peints de blanc avec quelques lignes rouges, ces bâtisses font penser à un village de jouets.
D'autant plus qu'une statue del Presidente, plus vrai que nature, peint lui aussi, trône de l'autre côté de la place en une attitude très solennelle. Je découvre l'église qui par contre fait plutôt hangar dans un coin. Un gros groupe électrogène tourne. Le village est désert. On se croirait dans un de ces mauvais westerns américains où l'action se passe au Mexique. Et la musique est là ! C'est cela le plus surréaliste ! Dans tous les coins du camp sont disposés des haut-parleurs qui diffusent en permanence de la musique. A mesure que l'on traverse la place le son nous suit d'un haut-parleur à l'autre.
Et quelle musique ?... Des marches polonaises et des valses de Strauss ! dans ce décor de jouets sur fond de cratères égueulés et de carcavas griffant la montagne, au beau milieu du Pacifique sans autre âme qui vive sur toute l'île.... Je rêve...!
Les 'guardian' effectuent encore un contrôle et enregistrent les noms du petit groupe, puis se détendent et je peux les prendre en photo. Notre groupe se remet en marche emportant toujours les dizaines de seaux nécessaires à la collecte des multiples échantillons de bestioles et de corail qui seront pris au bord de la baie. Le sous-officier nous accompagne pour nous montrer le chemin et pousse les civilités jusqu'à porter les seaux de nos jeunes têtes chercheuses. Mais je décide de quitter le groupe qui descend vers le littoral pour m'engager sur une piste qui semble vouloir gravir la montagne.
Contrairement à Clipperton qui est un atoll crevé d'une barre volcanique (le Rocher), Socorro est une île entièrement volcanique actuelle à subactuelle, formée d'un strato-volcan majeur flanqué de plusieurs cônes adventifs sur son piedmont. Elle culmine au Mont Evermann à 1130m. Les coulées de lave se terminent dans la mer le plus souvent en d'imposantes falaises verticales. Au sud la végétation de broussailles fait localement place à des zones de blocs de lave noire patinée ou à des ravines et cirques d'érosion, les fameux carcavas , qui transforment le paysage en bad-lands. Ce serait des chèvres (ou des moutons?) apportées comme nourriture sur pied qui seraient la cause de la disparition de la végétation. Celles qui se sont échappées se sont multipliées et ont tellement bien brouté que le sud de l'île est relativement dévasté par une forte érosion. Mais je n'ai pu observé qu'une dizaine de moutons... Les zones sans végétation sont aussi des secteurs d'activité volcanique récente comme en témoignent les formes et les laves cordées intactes que j'ai pu observer et récolter.
Autant que possible j'ai suivi la piste qui serpentait vers les hauts avec de nombreux raidillons. A une fourche un petit panneau signale "las grutas" dans la direction approximative du volcan avec cratère que je me suis assigné comme but de randonnée. Le cône visé est à mi-pente de l'île, semble accessible et offrir un excellent point de vue. Mais la piste des grottes se poursuit dans une autre direction et je dois y renoncer pour tenter de grimper le cône qui n'est plus très loin. Je trouve des sentes de chèvres et m'y engage tant que je peux n'ayant pas la même taille qu'une chèvre pour échapper aux tiges sèches et griffantes des buissons. A certains moments j'emprunte des zones érodées ou des fonds de torrent à sec et finis par parvenir au pied du volcan dont le sommet se dresse à une centaine de mètres au-dessus de moi. La pente très raide est couverte de blocs et pierrailles de pyroclastites et laves projetées qui ont pris toutes sortes de formes lors de leur chute. J'en trouve une en tête d'oiseau qui me rappelle mes amis les fous de Clipperton et que je rapporterai. Ici pas d'oiseau, deux espèces de chats domestiques devenus eux aussi sauvages, dont un sans queue, sont paraît-il responsables de la disparition des oiseaux. On en voit quelques-uns au bord de mer et j'en trouverai le lendemain de l'autre côté de l'île mais bien peu. J'atteins enfin le rebord le plus bas du cratère sur son côté égueulé et peux commencer à gravir la crête vers le sommet.
Quel spectacle ! Solitude, silence et grandeur de la Nature sur un petit toit du monde qui ne fait pas moins de 4000m de haut... depuis ses assises dans les abysses ! Beauté de tous côtés, à gauche celle du cratère aux pentes concentriques rectilignes qui se terminent sur un disque plat de terre rouge, à droite le piedmont vallonné en pente peu marquée qui va plonger dans l'océan entre d'autres cônes volcaniques. On imagine bien les laves en fusion couler lentement, contourner les obstacles, s'imprimer des marques des troncs d'arbustes qu'elle brûle au passage et finir par agrandir la terre en se noyant dans un panache de vapeur d'eau. Du sommet, la vue porte très loin et la rotondité de la terre est bien évidente. Je suis sur la face sous le vent de l'île et quelques nuages s'accrochent vers le nord-est à l'horizon des crêtes au vent qui les empêchent de passer, du moins pour le moment. Je prends mon carnet de croquis et ma boussole et dessine le spectacle...
Mais il est bientôt temps de redescendre. J'en profite encore pour ramasser d'autres échantillons de bombes et de laves cordées et descends par un autre flanc me disant que si les broussailles sont trop denses je pourrais toujours avancer dans les ravines d'érosion; ce que j'ai dû rapidement faire et j'en ai trouvé de belles et bien profondes, de beaux barrancos comme on dit dans mon jargon de géomorphologue. Quelques échantillons de plantes au passage et j'aperçois bientôt de loin devant moi mon groupe d'amis qui rentre au port. Mais d'en haut j'avais repéré un parcours plus direct et j'arrive finalement une bonne demi-heure avant eux. Assoiffé, fatigué, un bon bain de mer est un délice avant de repartir en chaloupe vers El Puma .
Suite 8 : A l'ouest de Socorro : le souffleur
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